Extraits

Extrait 1 :

Je sens encore leur odeur, j’entends à nouveau leurs grognements, je goûte toujours leur glaire, leur substance, l’essence de la vie, devenu lait de l’affront. Je vois leurs regards grimaçant de plaisir comme le mien grimace d’effroi. Le temps se contorsionne, se recroqueville, et les minutes deviennent des éternités. La douleur s’étire en d’infinies existences et toute chose devient interminable. J’entends tout et je ressens tout, le désir furibard de l’un, les gloussements d’un autre. Les images tournent et défilent, une par une, chacune à son tour. Elles sont infiniment lentes et profondément laides. L’amour devient supplice et douleur. Le lait de la vie devient huile du mal. Je le sens couler dans la commissure, les vies se perdent parmi les gouttes.

Quand le soleil brillait le dimanche, Philippe et Brigitte passaient l’après-midi dans le jardin qui borde la maison. La demeure sort des abysses du temps. Elle est toute en largeur, avec un toit brisé en son milieu. L’intérieur est chargé de bois, de larges poutres en chêne sur les côtés donnent appuis à des madriers qui soutiennent le plafond.

Brigitte est une spécialiste de la décoration, ce qui se respire dans le moindre recoin. Elle n’a pas son pareil pour rendre sa demeure accueillante et éclatante, avec ses bibelots de récupération qui rendent le temps et l’espace magiques. Tout est utilisé avec une astuce féerique ; des petits guéridons chargés de soupières et de bonbonnières, un lierre suspendu à une patère, des ustensiles de cuisine d’une époque oubliée même par l’histoire qui trônent au dessus d’un vieux buffet lépreux…

Sur la façade arrière est attachée une paire de sabots de bois, les pointes vers le ciel. L’image est divine. L’univers se trouve comme éclairé d’un espoir. Ces sabots attaqués par les moisissures semblent tenus par des mains invisibles. Je n’osais pas m’approcher et les dépendre pour mettre à jour les fixations, préférant croire au mystère.

Quand la mélancolie s’emparait de moi, j’allais me recueillir devant ce mur empli de vide où les deux morceaux de bois donnent un sens à la vie. Ils semblent dire « Va où tu veux, marche à la verticale s’il le faut mais marche sans crainte. » J’osais croire à un espoir. C’était peut-être une façon de se rattacher à quelque chose dans les moments de désespoir. Ces sabots semblaient si inexorablement cramponnés au vieux mur victorieux du temps. Dans les heures creuses où mes pensées s’égaraient, je tirais toutes sortes de leçons de cette vision allégorique puissante, d’une force comparable au martyr sur une croix dans les habitations chrétiennes. Je me sentais subitement plus forte, capable de tout affronter. Et si les grands obstacles n’étaient insurmontables qu’en apparence ?

Extrait 2 :

Je devenais de plus en plus fausse. Il fallait fabuler en permanence, inventer des mensonges pour compenser d’autres mensonges. Je m’embrouillais en parlant, me contredisais parfois. Il me semblait que, finalement, plus personne ne me croyait, tant mes propos devenaient fantaisistes.

Dans cet imbroglio de paroles, une personne faisait preuve de plus de lucidité que les autres : Brigitte, comme d’habitude. Elle devinait la plupart de mes pensées, parfois sans grande précision, sans parvenir à leur donner une forme. Son sens de la divination m’exaspérait et m’empêchait de cultiver mon potager, mon petit jardin secret. Finalement je devenais timbrée, je me noyais dans mon propre puits de mensonges. Je m’engageais dans des phrases frauduleuses et m’arrêtais de parler subitement, sous le poids de son regard. Je sentais sa critique muette, sa condamnation passive. Mais non sœurette pensait-elle, tu dis n’importe quoi, tu joues un coup de bluff. Arrête de raconter des histoires. Tais-toi un peu Christine… n’essaie pas de me faire prendre des vessies pour des lanternes… Crois-tu que je vais gober un seul instant tes histoires ? Mais elle s’abstenait bien de me critiquer ouvertement, me laissant patauger dans mes erreurs.

Un jour, elle se mit en tête de me cuisiner :
— Ça va ton travail ?
— Ben oui, répondis-je hésitante… la semaine prochaine je dois faire des photos pour une marque de savon.
— Tiens, dit-elle avec malice, ce n’est pas la première fois… Tu fais souvent la pub pour les savons. Le mois passé déjà tu as prêté ta jolie frimousse pour une marque…
— Ah ? Oui en effet, je me souviens…
— Et puis c’est bizarre, on ne te voit jamais…
— On ne me voit jamais ?
— Ben oui ! Té ! Si tu fais des photos, elles doivent bien être imprimées quelque part…
— Ah ! Mais ce sont des marques étrangères…
— Des marques étranges plutôt !
— Ben oui le monde de la publicité est compliqué… Toutes ces multinationales.
— Et puis tu travailles toujours plus tard…
— Faut pas compter ses heures dans ce milieu-là..

Extrait 3 :

Le soir vint, et je me précipitai à mon rendez-vous. Je m’arrangeai avec les filles pour me faire remplacer. Elles pouvaient bien me rendre ce service, ce n’était qu’une revanche puisque j’avais remplacé chacune d’elle plus d’une fois, et pour des motifs souvent futiles.

J’arrivai à l’heure prévue : la demie de six. Il n’était pas encore là. J’eus un mauvais pressentiment que je remisai immédiatement dans les oubliettes de mon esprit.

Le temps s’écoula, ce temps qui sait se montrer si mauvais. Je plongeais alternativement le nez dans mon cappuccino puis dans ma montre. Les secondes m’avaient rarement semblé si longues.

Six heures moins le quart. Le quart d’heure académique s’est effiloché. Chaque minute de plus est une minute de trop. J’angoisse. Mon ventre se tord, s’aigrit.

Une sombre perspective naît : m’aurait-il laissé tomber ? Etait-il de ces aventuriers qui n’ont aucun respect de leurs partenaires ?

Une autre hypothèse, plus positive, me vient à l’esprit : il a pu avoir un contretemps. Mais je n’étais pas d’humeur positive, et involontairement, c’est sur l’autre hypothèse que je me concentrais.